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La Carcavelada

Roch Grivel

Vau chantar Carcavèl, sos viòus e sos recaires

Los dichs e los redichs de totas sas comaires

Echòs pauc scrupulós de tots los plats de Crest.

Mès feble debutant, ailàs, coma farai ?

Ainsi débute la Carcavelada de Roch Grivel, ré-éditéé par l’IEO Droma - Daufinat-Provença Tèrra d'Òc, en 2016.

Roch Grivel est né le 29 décembre 1816 à Crest. Enfant illégitime, il fut trouvé abandonné sur les marches d'escalier menant à la porte d'entrée de l'Hospice. Il fut enregistré le lendemain à la mairie de Crest sous le nom de Philippe Roch. Il fut réclamé quelque temps après par une femme du nom de Miette Grivel, laquelle se chargea de l'élever. Il passa une enfance et une adolescence sans histoire. Sans doute dut-il quand même souffrir moralement du fait de sa naissance « irrégulière » car il garda pudiquement le silence sur ses jeunes années. Après une longue période au service militaire, il rentra au pays et se maria. A cette occasion, sa mère, Magdeleine Grivel, épouse Ruel, le reconnut officiellement : il avait 27 ans. C'est à partir de ce moment qu'il s'appela Roch Grivel. Il s'installa à son compte comme artisan tisserand de draps. Il garda cet emploi jusqu'en 1880 où il devint commis de l'enregistrement.

Tout cela est très banal. Ce qui l'est moins, c'est qu'à 34 ans, il se mit à écrire en vers dans sa langue maternelle : l'occitan dauphinois.

Sa première œuvre fut La Carcavelada, poème satirique écrit en 1850, mais publié en 1873 après avoir été quelque peu expurgé, mais surtout après avoir été arrangé, poli. Ses premières œuvres publiées furent ses comédies: Suseta Trincalier en 1856, Lo monsur sonque fach en 1857,  Lo retorn de Californiá en 1858, Lo sorcièr en 1863. Toutes ces comédies ont été jouées avec succès plusieurs fois par le théâtre de Crest. Il composa également un grand nombre de poèmes et fables qu'il publia en 1887 sous le titre :Mas flors d'ivèrn. Son œuvre littéraire lui valut de faire partie de L 'Escòla Daufinala dau Felibrige. On lui décerna même le titre ronflant de «  majoral ». Mais il semble bien qu'il ne prit cela que très peu au sérieux. Il mourut le 23 Novembre 1888.

Pourquoi s'intéresser à Roch Grivel et à sa Carcavelada en ce début du 21e siècle? D'autant plus que le personnage de Roch Grivel ne sera pas forcément sympathique pour tout le monde, lui qui se présentait comme royaliste, bon ouvrier modèle (en fait, il n'avait rien d'un prolétaire et il se rangerait plutôt, à l'heure actuelle, dans la catégorie « petites et moyennes entreprises », homme d'ordre, cul béni pour ses détracteurs, mais pour ses amis et concitoyens la Gloire Locale, le chantre officiel des circonstances patriotiques, civiques et même mutualistes, et en raison de ses capacités de plume, du contenu de bon ton de ce qu'il proclame et de l'image convenable qu'il donne de lui, proue des cérémonies locales à défaut d'en être le gouvernail, utilisé, pour ne pas dire exploité par les notables et les institutions locales qui se servent de lui pour remplir des escarcelles à bonnes œuvres.

Pourtant, ce qui grandit Grivel à nos yeux et l'explique, face aux blocs de bonne conscience des uns et des autres, de tous ceux qui d'avance ont opté pour la Vérité, c'est l'inquiétude profonde qui est la sienne, en particulier face au changement social qu'il ressent, mais dont il n'a pas les moyens critiques pour en analyser les causes et les effets qu'il confond, comme bien d'autres, les uns avec les autres, d'où ses ambiguïtés sur le plan politique. Et tout cela d'autant plus que ce changement, il ne l'éprouve pas dans l'abstrait, mais au niveau même de sa patrie, c'est-à-dire du quartier de son enfance, dont l'unité probablement mythique se trouve brisée par les affrontements politiques qui ne sont que le ressac d'une vague venue d'ailleurs et qui, hélas pour Grivel, n'a pas épargné Carcavel.

Ce changement qui dissout l'environnement social, le cocon dans lequel s'est développé l'être, évidemment, Grivel l'attribue aux républicains, puisque ce sont eux qui ont fait les révolutions, et précipité de ce fait, la France en dehors d'un temps figé (mythique bien sûr) où tout était stable, où rien ne changeait, et cela est d'autant plus fortement ressenti qu'on a l'impression que depuis 1789, et particulièrement depuis 1848, les événements se précipitent, attestant l'impuissance des régimes nouveaux à assurer une nouvelle stabilité.

Et puis il y a cette population de Carcavel, le quartier le plus pauvre de Crest, qui participe à ce bouillonnement politique elle aussi, à son échelle, et c'est là qu'est la dérision pour Grivel : ceux qui ont embrassé les idées des républicains croient naïvement qu'ils vont avoir le pouvoir ou du moins y participer, mais Grivel sait très bien que ce sont justement ceux qui se font toujours avoir en dernier ressort : alors que dans la version de 1850 de la Carcavelada, dans le débat du chant II, c'est le républicain qui avait l'avantage sur le royaliste, dans la version de 1873 ils sont renvoyés dos à dos au terme d'une bataille dérisoire et burlesque qui peint leur égale impuissance.

C'est qu'entre temps il y a eu les événements de 1851 : le coup d'état de Louis Napoléon Bonaparte, le triomphe du parti de l'ordre, et comme dans beaucoup d'autres endroits d'Occitanie, à Crest et dans sa région le soulèvement légitime d'une population qui avait pris au sérieux le devoir qu'on avait présenté comme le sien, à juste titre, de défendre les institutions républicaines. Le résultat, on le connaît : sang, prison (la fameuse tour de Crest), déportation : l'ordre triomphe ...

Mais de ces républicains donneurs de conseils, Grivel a parfois raison de s'en méfier : c'est que les républiques, après s'être opposées aux royautés, continuent l’œuvre de ces dernières. Le terme de républicain est devenu lui-même d'une grande ambiguïté, et lors des journées parisiennes de Juin 1848, ce sont des républicains qui font tirer sur des républicains.

Évidemment d'un côté ce sont des bourgeois, de l'autre des prolétaires, le vocabulaire cache bien souvent des intérêts de classe opposés, et c'est de cette façon que les républiques font le lit des Empires, lorsque les reclassements se produisent ; en fonction des intérêts de classe. Il y a là des ambiguïtés bien connues dont la Carcavelada est le reflet à défaut d'en être l'analyse.

Évidemment, lorsque Grivel publie la Carcavelada dans une nouvelle version, l'ordre a triomphé par deux fois : avec Louis-Napoléon Bonaparte et son coup d'État, avec la répression des Communes (Commune de Paris, Communes d'Occitanie).

Que Grivel ait subi la pression des événements n'est pas douteux : incité par ses amis à publier sa Carcavelada, il nous en donne une version remaniée, plus décente, plus présentable, c'est à dire plus littéraire. C'est pour cela que la critique de son temps (Saint Rémy, Brun Durand ...) ne va pas tarir d'éloges pour son œuvre, ce qui va permettre d'en réduire la portée, car l'on sait que l'éloge est un moyen d'éviter l'explication.

 D'après cette critique, Grivel le raisonnable, le modéré, aurait voulu donner une leçon de sagesse à ses concitoyens en leur montrant où pouvaient conduire les passions politiques : la littérature de bon ton est toujours au service de l'ordre. Cette approbation prouverait donc que Grivel avait bien réussi à s'insérer dans les limites de la bienséance littéraire.

Cependant il demeure le scandale de la langue utilisée, l'occitan de Crest, que Grivel ne connaît que sous le nom forgé pour lui, c’est-à-dire celui de patois, qui évite de donner son identité à la langue en question. C'est là que la critique est gênée, d'autant plus que Grivel savait parfaitement rimer en français et avait l'étoffe qu'il fallait pour devenir dans cette langue domestiquée un grand poète de sous-préfecture attestant que ce n'est pas en province que souffle l'esprit.

Bizarrerie, goût du pittoresque, souci de se distinguer que d'écrire dans la langue de la population la plus pauvre et la plus méprisée ? Ou exemple d'attachement et de fidélité à citer en exemple de vertu pour les générations futures ?

La langue c'est la partie visible de l'iceberg, et c'est bien pour cette raison que l'on fera tout pour la faire ravaler à l'intérieur des individus, pour la faire taire, à grands coups de galoubets à travers les gencives s'il le faut : scandale d'une langue autre, scandale d'être différent. Mais surtout c'est à travers la langue qu'est senti le changement social destructeur, le mal qui mine la structure sociale de la cité qui devient autre en abandonnant peu à peu sa langue originelle et par là même son identité sous la pression de modes et de systèmes venus d' ailleurs - Paris Siège du pouvoir politique est sans cesse présent dans la Carcavelada - et qui bien que se baptisant républicains, ne font que dissimuler, à travers ce que l'on a coutume d'appeler le progrès, la toile d'araignée du monde industriel et capitaliste en train de s'étendre et de pétrir les mentalités.

On ne s'étonnera donc pas que la réflexion sur la langue tienne une place importante dans la Carcavelada, d'autant plus intéressante qu'elle n'est pas théorique, mais qu'elle part d'un sentiment profond et viscéral qui demeure celui de notre identité.

C'est pour cette raison que pour nous, la Carcavelada n'est pas une œuvre réactionnaire et qu'au contraire nous y avons trouvé des éléments non seulement pour voir Grivel sous un jour différent, mais pour mieux comprendre notre destinée occitane contemporaine.


Data de creacion : 01/04/2017 : 00:00
Darriera modificacion : 01/04/2017 : 14:00
Categoria : Centra de Ressorgas - Edicions IEO 26
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